Les Merveillistes (jeune public)

 de Tristan Choisel
_______

Les familles de tous leurs copains ont une religion. Pas la leur. Ils se sentent marginaux...




 > Pièce tout public à partir de 11 ans (8 ans si accompagnement parental ou scolaire).

> Sélection 2026-27 des Inédits de Cahors 

> Projet de mise en scène par Béatrice Bompas (Cie de la Commune), avec David Fernandez, Marie Forissier, Stéphane Kordylas et Margot Segreto - lumières Serge Lattanzi - scénographie Julie Laborde - son Fanny Thollot - costumes Marie Ampe - 2027-28

_______

> durée : 55 min
> 4 personnages (2 femmes et 2 hommes)
________

 

 


Quatre frères et sœurs, Alexis, Sonia, Juliette et Louis – respectivement treize, onze, neuf et sept ans – découvrent que toutes les familles de leurs copains ont une religion. Ce qui fait donc de la leur, estiment Alexis, Juliette et Louis, une famille de marginaux. Sonia conteste cette conclusion : les familles de leur copains ne sont pas représentatives de la majorité des familles française. L'argument ne les convainc pas. Sonia accepte, pour ne pas être en reste, de participer à l'expérience qu'Alexis propose pour remédier à ce faux problème : créer leur propre religion et prétendre que leurs parents les y ont convertis...

_______

 

 

"A la première lecture des Merveillistes, j’ai été saisie par l’intelligence du texte, par l’évidence d’une pensée qui se développe et qui prend corps. (...) Portées par la parole d’enfants ces questions existentielles se font nécessaires, incontournables. (...) Dans la religion qu’ils vont inventer, parce qu’ils n’ont pas envie d’être différents tout en restant singuliers, va se retrouver un point commun avec toutes les religions. Ils vont inventer une « après mort »… Tant il est compliqué, que l’on soit enfant ou adulte, d’imaginer que le rien, le néant puisse exister. Il vont créer une religion rassurante, qui ne punit pas et n’exige rien d’autre que de faire de son mieux, en cela elle est vraiment unique. La notion de pouvoir en est absente. (...) L’auteur a ciselé ses personnages avec beaucoup d’humour, de candeur, de bon sens et de logique. C’est un univers doux, malgré les aléas que la famille traversera dans cette crise de spiritualité expérimentale."

Béatrice Bompas - Cie de la Commune 

 

 

Extrait (début)

 

 

 

Alexis, Sonia, Juliette et Louis, à l'âge adulte.

Au public.

ALEXIS. – Moi, Alexis, je suis l'aîné de la fratrie.

SONIA. – Moi, Sonia, je suis l'aînée des deux filles.

JULIETTE. – Moi, Juliette, la plus jeune des deux filles.

LOUIS. – Moi, Louis, le plus jeune de la fratrie.

ALEXIS. – Quand nous étions enfants, nos parents tenaient à ce que nous passions le plus de temps possible avec eux – c'est pour cette raison qu'ils préféraient que ça soit nos copains qui viennent à la maison ou en promenade avec nous, plutôt que nous qui allions passer du temps dans les familles des copains. Le problème, c'est que la vie avec papa et maman était morne, monotone – bien sûr, ça avait des avantages, par exemple on ne risquait pas de se faire remarquer par les gens à cause de leur exubérance, pour ça c'était rassurant, car qu'on l'avoue ou non on avait tous les quatre besoin de normalité, mais tout de même, qu'est-ce qu'on s'ennuyait avec eux ! Ils n'avaient jamais rien d'intéressant à raconter, ils n'avaient aucun humour, beaucoup de choses pouvaient les distraire mais rien ne les passionnait, les sorties qu'ils proposaient étaient toujours un peu les mêmes, ils avaient rarement des invités et ils étaient tout aussi rarement invités... Soyons clairs, il n'y a que lorsque des problèmes nous tombaient dessus qu'il y avait un peu d'animation à la maison. Et malheureusement, c'était bien rare que des problèmes nous tombent dessus. Tout pouvait aller parfaitement bien, excessivement bien, durant des mois et des mois. Alors, à force, mes sœurs, mon frère et moi, pour nous désennuyer, on se mettait tous les quatre à voir des problèmes là où il n'y en avait pas.

LOUIS. – Sans le faire exprès, bien sûr.

JULIETTE. – Malgré nous.

SONIA. – À notre insu. Ça n'est qu'une fois devenus grands qu'on a été capables de repérer et de comprendre ce fonctionnement qui était le nôtre quand on était enfants.

ALEXIS. – L'inconvénient, lorsque tu vois des problèmes là où il n'y en a pas, c'est que tu essaies de régler ces problèmes qui n'existent pas et que, faisant cela, tu te retrouves très vite avec de vrais problèmes.

JULIETTE. – Ça marche à tous les coups.

SONIA. – Tu ne t'ennuies plus.

LOUIS. – Non, ça, tu ne t'ennuies plus.

SONIA. – Tu ne t'ennuies plus, mais tu as de vrais problèmes.

LOUIS. – De vrais problèmes quelquefois pas drôles du tout.

JULIETTE. – Et ça prend parfois pas mal de temps pour t'en débarrasser, de ces vrais problèmes.

SONIA. – C'est parfois toute une histoire.

ALEXIS. – Une fois que c'est fait, que tu as réussi à te débarrasser de ces fichus vrais problèmes, tu es soulagé.

JULIETTE. – Le soulagement dure un certain temps.

ALEXIS. – Le soulagement dure aussi longtemps que restent présents dans ton esprit les problèmes que tu t'étais causés.

JULIETTE. – C'est tout à fait ça.

ALEXIS. – Lorsque les problèmes que tu t'étais causés finissent par s'effacer totalement de ton esprit, que tu oublies à quel point il est pénible d'avoir de vrais problèmes, tu ne ressens plus de soulagement, et tu recommences à t'ennuyer.

SONIA. – Ma sœur, mes deux frères et moi, on recommençait à nous ennuyer.

JULIETTE. – Les longs mois d'ennui finissaient de nouveau par nous être insupportables.

SONIA. – Alors, il était certain que nous allions tous les quatre nous remettre à voir un problème là où il n'y en avait pas.

LOUIS. – L'exemple le plus marquant est celui que nous allons vous interpréter.

ALEXIS. – J'avais treize ans.

SONIA. – J'avais onze ans.

JULIETTE. – Neuf ans.

LOUIS. – Sept ans.

_______




Alexis, Sonia, Juliette et Louis, enfants.

SONIA. – On est une famille de marginaux ?!

ALEXIS. – Parmi les familles de nos copains, oui.

LOUIS. – Ça veut dire quoi, margino ?

JULIETTE. – Ça veut dire qu'on n'est pas comme les autres, qu'on est en marge.

SONIA. – Nous, en marge ?!

ALEXIS. – Parmi les familles de nos copains, oui.

SONIA. – Ah bon.

JULIETTE. – Faudrait d'abord que tu nous expliques ce que t'appelles « nos copains ».

SONIA. – Oui, parce que Louis, il a pas les mêmes que toi.

ALEXIS. – Toutes celles et tous ceux qui viennent à la maison.

JULIETTE. – Okay, c'est déjà plus précis.

SONIA. – Et donc ?

ALEXIS. – Et donc vous voyez pas en quoi elle est marginale, notre famille ?

LOUIS. – Ben non.

JULIETTE. – On est une famille normale.

SONIA. – Un petit peu trop, même, peut-être, moi je dirais.

JULIETTE. – Mais non, Sonia, pas un petit peu trop : juste bien.

SONIA. – Qu'est-ce qu'elle a de marginale, notre famille, vas-y, dis.

ALEXIS. – Cherchez un peu.

JULIETTE. – Elle est pas du tout marginale. Papa et maman, ils sont pas séparés, déjà, pour commencer.

SONIA. – Ouais, tous nos copains peuvent pas en dire autant.

JULIETTE. – Papa ne tape pas sur maman.

SONIA. – Claire ne peut pas en dire autant de son père.

LOUIS. – Ouais, la pauvre.

JULIETTE. – C'est même pas très souvent quand papa et maman se disputent.

SONIA. – Peuvent pas tous en dire autant.

JULIETTE. – Et nous non plus, on passe pas tout notre temps à nous disputer entre frères et sœurs.

SONIA. – Peuvent pas tous en dire autant.

JULIETTE. – Papa et maman, ils ont du travail.

SONIA. – Ouais, c'est pas le cas des parents de tous nos copains.

JULIETTE. – Ils se droguent pas, ils sont pas alcooliques.

SONIA. – Pas le cas chez Satya, pas le cas chez Pierre.

LOUIS. – Ouais, les pauvres.

JULIETTE. – On habite dans une maison avec un jardin.

SONIA. – Pas le cas chez tous.

JULIETTE. – Chez nous, c'est calme.

SONIA. – Pas le cas chez tous.

JULIETTE. – On a chacun sa chambre, c'est pas le cas chez tous.

SONIA. – Aucun de nous n'a de maladie grave, c'est pas le cas chez tous.

JULIETTE. – On va en vacances tous les étés avec nos parents, c'est pas le cas de tous.

LOUIS. – On a un chien, c'est pas le cas de tous.

JULIETTE. – Ouais non ça, Louis, ne pas avoir de chien...

SONIA. – Ouais, ne pas avoir de chien, ça fait pas de quelqu'un un marginal, Louis.

LOUIS. – Ben si quand même.

SONIA. – Ben non.

LOUIS. – C'est pas normal, de pas avoir de chien.

SONIA. – C'est autant normal que d'en avoir un.

LOUIS. – Ah bon ?

JULIETTE. – Est-ce qu'on a un chat, Louis ?

LOUIS. – Ben non, mais c'est pas pareil que de pas avoir...

JULIETTE. – Si, c'est pareil. Ne pas avoir de chat ou ne pas avoir de chien, tout ça c'est normal, Louis.

SONIA. – Ce qui est normal, au sujet de notre chien, c'est qu'il mord pas. Ça c'est normal.

JULIETTE. – Ouais, tous nos copains qu'ont des chiens peuvent pas en dire autant.

SONIA. – Bon enfin donc, Alexis, il faut que tu nous expliques ce qu'elle a de marginal, notre famille, parce que là, on voit pas, hein.

LOUIS. – Oui, on donne notre langue au chat.

JULIETTE. – Ou au chien.

SONIA. – Qu'est-ce qu'elle a de marginal, notre famille ? vas-y, dis.

ALEXIS. – On n'a pas de religion.

Ça les laisse pensifs durant quelques secondes.


[...] 

 

 

Note d'intention 

 

Le désir d'être extraordinaire, unique, se heurte chez l'enfant et l'adolescent, plus encore que chez l'adulte, au désir concomitant de normalité. La pièce illustre la confrontation de ces deux désirs paradoxaux chez le jeune : une famille, des parents, tout à fait normaux, à la fois très rassurants et très ennuyeux ; et un enfant, l'aîné, treize ans, qui tout à coup déclare très sérieusement à qui veut l'entendre (ses camarades, ses professeurs...) qu'il est le prophète d'une nouvelle religion, le Merveillisme – alors qu'au départ, cette histoire de Merveillisme n'était qu'un simple jeu entre les quatre enfants, jeu ne visant pas à ce qu'ils se fassent remarquer mais au contraire à ce qu'ils se sentent plus intégrés parmi les familles de leurs copains, lesquelles – ça n'est pas banal – ont toutes une religion...

Pour tirer tout le suc de cette histoire, j'ai pensé qu'il était bien qu'elle soit racontée (et représentée) a posteriori par les quatre frères et sœurs devenus adultes ; de les voir jouer les situations (interpréter les enfants qu'ils étaient), puis, alternativement, de les entendre commenter cet évènement de leur enfance, soit pour nous soit entre eux, à l'âge adulte (et échanger aussi autour d'épisodes de leur vie présente pouvant faire écho à cet évènement ancien).

Quelques points, concernant ma fable, sur lesquels je souhaite attirer l'attention :

- Le Merveillisme est une religion sans commandements et sans interdits, disant simplement que « chacun fait de son mieux » et incitant à en prendre conscience afin de faire « mieux de son mieux ».

- Certes, Alexis, ne se souvient pas de cette voix qu'il disait entendre quand il avait treize ans, mais il a parfaitement le souvenir de ne pas mentir quand il disait entendre cette voix ; et son frère et ses sœurs lui font confiance. Par ailleurs, ces derniers ne tiennent pas pour acquis que cette voix qu'entendait Alexis était une hallucination, que Alexis avait un problème psychiatrique. Il se peut, selon eux, que la Grande Merveille, le dieu qu'ils s'étaient inventé, se soit véritablement adressé à Alexis, que ce dieu existe donc bel et bien, que Alexis ait véritablement été son prophète. Même devenus adultes, la question n'est pour eux toujours pas tranchée. Il est même envisageable pour tous les trois que Alexis ait eu momentanément des troubles et que ça soit justement grâce à ces troubles qu'il ait pu recevoir la parole de la Grande Merveille.

En écrivant cette histoire plutôt qu'une autre, j'invite le spectateur (comme je le fais dans plusieurs de mes autres pièces) à s'intéresser aux lectures spiritualistes du monde (disant que l'esprit se dote d'un corps, et non le contraire) tout en se méfiant de celles imposées par les grandes religions. Je prends position à la fois contre le matérialisme (avec lequel nos connaissances actuelles ne s'accordent pas) et contre les spiritualités manipulatrices (des perversions du spiritualisme).

Les Merveillistes est ma première pièce « jeunesse ».

_______ 

 

 

Texte intégral sur demande